On rembobine # 5 Dominique Petitgand
En 1994, le jury du Prix Phonurgia Nova couronne un presque inconnu, Dominique Petitgand, pour une série de « petites compositions familiales », des récits à trous, d’une construction formelle inusuelle, faisant entendre des voix en pointillé entrecoupées de longs silences. Des énoncés découpés, désarticulés, à saisir à la volée. Cette narration minimaliste et fragmentaire creuse un sillon nouveau dont la radicalité frappe les oreilles. La journée, Prix Phonurgia Nova 1994 Depuis, les disques et installations de Dominique Petitgand se sont multipliées. Son œuvre est un vaste espace fictionnel résonnant dans lequel chaque auditeur peut entrer et se projeter. Lui, définit ses pièces comme “des récits et paysages mentaux” hors contexte et atemporels. Sa démarche procède d’une forme d’épuisement des possibles narratifs d’une palette sonore qu’il a constituée au départ. Dans ces micro-univers l’ambiguïté entre réalité et fiction est entretenue. Son travail s’apparente à de la radio, mais il s’en est toujours tenu éloigné. Une décision qu’il justifie par la volonté de maîtriser les conditions d’écoute de ses œuvres – ce qu’évidemment la radio ne lui permet pas : on ne sait jamais de quoi est faite l’écoute de la radio. A la différence du concert, ou de l’installation qu’il privilégie. En 2022 il était notre invité au Musée Réattu d’Arles, pour l’exposition L’Ecoute Essaimée. Dans un numéro spécial de la revue Semaine, nous sommes entretenus avec lui sur les origines de son travail. Tu viens des arts plastiques, comment le son s’est-il imposé à toi ? Comment travailles-tu, concrètement ? La version intégrale de cet entretien paru dans la Revue Semaine est à télécharger en PDF ici
La pratique du son s’est imposée parmi d’autres pratiques que j’avais et qui étaient toutes liées à la captation et au montage – le montage surtout, comme écriture, comme composition, comme outil principal. J’ai toujours eu une pratique d’enregistrement et de montage, par l’image – collage, photo, film, vidéo – et le son. Puis, le son est devenu, assez vite, mon médium unique. Cette bascule vers le son seul s’est effectuée principalement à la sortie de l’école des beaux-arts, lorsque je me suis retrouvé sans moyens pour poursuivre mon travail en vidéo. Réaliser des films à l’époque (fin des années quatre-vingt) nécessitait, soit d’avoir un équipement complexe et onéreux à disposition, soit de rédiger des dossiers, d’écrire des projets pour obtenir des aides, des soutiens financiers. Je n’ai jamais fait aucun projet en commençant par l’écriture, j’ai toujours travaillé sans intention préalable, avec les moyens du bord, sans savoir jamais où je vais aboutir. L’autonomie, nécessaire, qui me semblait la plus à portée de main était celle que me permettait le son : un micro, un simple enregistreur et un appareil de montage (quatre pistes pour démarrer), matériel de prix abordable, me suffisaient. J’ai pu ainsi, avec ce simple équipement parvenir à créer de bout en bout et en toute indépendance, mes premières pièces sonores. Cette raison matérielle n’est évidemment pas la seule, c’est la première qui me vient à l’esprit. (Si je débutais aujourd’hui, cette explication ne tiendrait pas, il me faudrait trouver un autre prétexte). Plus tard, je me suis également rendu compte que les montages que je réalisais, les récits que j’élaborais, étaient facilités par le son seul, qu’il m’aurait été impossible, je le crois, de faire cela avec des images. Je parle de cette ambiguïté permanente qu’il y a dans mes pièces entre quelque chose qui semble réel, palpable comme vivant, et en même temps abstrait, au bord de la fiction, onirique ou en apesanteur. Le son rendait possible cette disjonction nette entre les voix et leur contexte d’énonciation. J’ai une démarche que je pourrais qualifier de minimaliste et de concrète. Minimaliste, dans le sens où il s’agit pour moi de produire le plus d’effets possibles avec un minimum de moyens. Minimaliste dans la forme et dans les dispositifs. Une démarche également concrète parce que je suis toujours dans une relation de confrontation, de prise en compte de contraintes et de possibles, puis de déduction. Développer cette pratique sonore sans être affilié à une discipline artistique unique et dédiée m’a conduit, au fil des années, à réfléchir bien sûr au contenu et à la forme des œuvres, mais aussi, nécessairement, aux différentes manières de les faire entendre, de les adapter à de multiples supports, à de multiples circonstances ou à toutes sortes de lieux.
Tout commence toujours par l’écoute. L’écoute de personnes, leurs voix, leurs paroles et leurs présences. Parfois aussi l’écoute d’événements, de situations et d’objets. Puis l’écoute au montage d’une forme et d’une narration en train de naître. La création d’une forme élastique en attente et d’une narration suspendue, qui vont se prêter par la suite à différentes versions. Enfin, la recherche d’une situation d’écoute à partager, qui prenne en compte la place et la liberté du public, la mise en place d’un dispositif technique pour qu’aient lieu une rencontre et une expérience, une écoute plurielle et ouverte.
Autres liens :
Une vidéo en ligne, dans laquelle Dominique Petitgand présente son travail.
son site
ses éditions
L’écoute est également disponible en CD single publié par Sous-Entendus Productions en 1998