Rencontre avec Kaye Mortley
Kaye Mortley construit des récits sans narration frontale. Elle croit en « la spécificité du son comme langage ». A son pouvoir évocateur. Toute son oeuvre plaide en faveur d’une exploration de cette sémantique du son, au-delà des mots : « Le son est par essence invisible, pourtant il laisse des traces derrière les yeux, dans une région dans laquelle les mots n’entrent pas », observe-t-elle. « Mon écriture qui puise sa matière dans “le réel” (un réel peu mal traité, bousculé, dé-placé, dé-rangé, dé-formé, mais jamais transformé, précise-t-elle) aspire à dire ce que, seul, le son sait dire. C’est un langage préverbal, une façon de signifier autrement que par la parole qui, dans la vie comme dans les documentaires radio, ne véhicule souvent qu’une forme banale de sens ».
« La radio fait semblant d’avoir quelque chose à dire sur tout, d’avoir un point de vue sur tout. Mes émissions n’analysent rien. Elles ne font pas état d’une situation ou d’un événement, elles racontent rarement ce qui peut s’appeller une “histoire”… Depuis mes premiers essais radiophoniques, ce qui m’intéresse davantage, c’est ce qui se joue dans l’imaginaire de l’auditeur en présence des sons, des silences et des mots. Je cherche à créer des univers flottants dans lesquels celui-ci puisse se glisser et sortir à sa guise. Ne souhaitant ni lui imposer un récit frontal, ni tomber dans la musicalisation des matériaux sonores, je cherche toujours une troisième voie ». Cette façon de laisser le son être ce qu’il est, de le laisser vivre et s’exprimer est certainement l’héritage de l’ACR de France Culture, qui a déclenché son désir de radio dans les années 70, et avec lequel elle a eu la chance de collaborer à partir de 1981. « C’est une approche, une expérience du son très spécifique à la France », souligne-t-elle dans cette rencontre publique enregistrée le 23 septembre dernier au Musée Réattu d’Arles en marge de sa création Son’Arles (bis), commande de Phonurgia Nova 2025 pour La Chambre d’écoute du Musée.
Une rencontre animée par Ulysse Fievet et Daniel Rouvier.
Rencontre avec Kaye Mortley à écouter ici
durée totale 54’
Incluant quatre extraits de Son’Arles (bis)
Voix : Emilie Mousset.
Mixage : Jules Wysocki
Australienne de naissance, basée depuis 50 ans à Paris, Kaye Mortley a commencé à « écrire avec les sons du réel » à la suite de sa découverte de l’ACR (Atelier de création radiophonique) de France Culture dans les années 70, alors qu’elle travaillait à la radio publique australienne ABC. Une époque où les auteurs radiophoniques (comme certains cinéastes) délaissaient le studio pour la rue, à la recherche d’une autre façon de faire. L’extrême finesse de ses mixages, la singularité formelle de ses productions lui ont valu d’être primée dans de nombreux festivals internationaux comme le prix Futura de Berlin (1979, 1985, 1991), le prix Europa (1998, 2001), le prix Italia (2005), le Grand Prix de IRIB (2006). En 2017 elle reçoit le Grand Prix de la SCAM pour l’ensemble de son oeuvre. Depuis longtemps, ses productions voyagent sur les ondes de toute l’Europe et au-delà. On peut en écouter quelques-unes (trop rares) sur le site de France Culture. Elle est membre du jury des phonurgia nova awards.
